mercredi 3 février 2010

La fin de l’histoire et le dernier homme

La fin de l’histoire et le dernier homme paru en 1992, de Francis Fukuyama philosophe et économiste, professeur à l’Université John Hopkins. Edition Flammarion, collection Champs Essais.

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C’ est l’un des livres les plus marquants des années 90. Il a certainement défini l’esprit d’une époque, celle de la démocratie triomphante et du nouvel ordre mondial, à l’heure où l’adversaire soviétique disparaissait. La question qu’il pose est fondamentale pour l’avenir de l’ordre international.


Pourtant, c’est peut être cette valeur d’icône qui fait aujourd’hui le plus de tords à l’ouvrage de Francis Fukuyama. En effet, la fin de l’histoire est bien plus que le témoignage de l’esprit d’une époque. Écrasé par son titre et les images associées (le maintien de la paix, le consensus de Washington, le droit international et les droits de l’homme), le livre est pourtant d’abord et avant tout une réflexion de philosophie politique.


A ce titre, il conserve encore aujourd’hui toute sa pertinence et son actualité. En effet, le projet de Fukuyama est de démontrer que l’histoire a un sens et une fin. L’aboutissement ultime du processus historique doit être la démocratie libérale et capitaliste qui seule est capable de satisfaire les aspirations fondamentales de l’homme, c’est alors la fin de l’histoire car il ne peut plus exister de nouvelles formes politiques.


C’est un projet passablement ambitieux que Fukuyama tente de démontrer en deux temps. Dans une première partie il va chercher un sens à l’histoire. Deux facteurs clefs démontrent, pour lui, que l’histoire a nécessairement un sens : la guerre et la science. Les États ont pendant des siècles vécus dans un état d’insécurité permanente. Pour survivre il fallait s’adapter et notamment, dès qu’une innovation entrainait in fine un avantage militaire pour l’un, tous les autres devaient suivre sous peine de disparition. Puis à partir du XVème siècle, l’émergence de la méthode scientifique vient changer la donne. Les innovations techniques permises par la science donnent des avantages considérables à ceux qui les trouvent et les adoptent le plus vite possible. Mais la science ne se développe pas dans un vide, elle est encastrée dans une société avec un système économique et culturel particulier. Deux facteurs facilitent considérablement le développement scientifique pour Fukuyama, le premier c’est le capitalisme et le second la liberté de penser. Le capitalisme donne un avantage car ce système offre une prime aux agents économiques capables d’innover le plus rapidement possible et le seul critère de succès est le profit. La science suppose un ensemble d’attitudes et d’organisations sociales spécifiques qui font converger toute les sociétés vers un même modèle.


C’est après que les choses deviennent plus complexes et que la réflexion devient véritablement philosophique (aussi le moment où il faut bien s’accrocher).Fukuyama va reprendre largement Hegel pour expliquer que la démocratie libérale est nécessaire car c’est le seul régime politique capable de satisfaire les aspirations fondamentales de l’homme.


Pour Fukuyama reprenant Hegel, l’axe fondamental de l’histoire, c’est la dialectique du maître et de l’esclave. Présupposons un homme à l’état naturel, pour Hegel, celui-ci sera animé par un désir fondamental : celui d’être reconnu. Cette reconnaissance ne peut avoir lieu que lors d’un duel à mort, une bataille de pur prestige qui n’a pas d’autres objectifs que de montrer la supériorité d’un homme sur un autre. Le vainqueur devient le maître et le vaincu l’esclave. Mais le maître n’est pas satisfait, en effet il a gagné mais du même coup il est reconnu par un inférieur, quelqu’un qui a préféré la préservation de son existence à la victoire, ce qui tout de suite perd de son intérêt. Il faut chercher une reconnaissance d’une qualité supérieure, quête illusoire car il n’existe que deux choix : la victoire ou la mort. Et l’histoire commence.


Nous sommes à un moment clef de la réflexion de Fukuyama. Il va analyser le désir de l’homme d’être reconnu (ce désir qui pousse à risquer sa vie dans une bataille de pur prestige) et en faire un moteur de l’action humaine. En effet le thymos, cette quête éperdue de la dignité qui ne peut être obtenue que grâce à la reconnaissance des autres, est la source de toute vertu. C’est grâce à lui que la religion, l’art, la science, la politique même existent. Il ne peut exister de grandes œuvres ou de hauts faits sans thymos. Derrière toute action noble se cache le désir de reconnaissance de notre ego. Le thymos est nécessairement relatif et il existerait deux : l’isothymia et la mégalothymia. L’isothymia est la reconnaissance du caractère égal de chacun. Mais certains individus veulent plus, c’est la mégalothymia, le désir d’être reconnu supérieur aux autres.


C’est ici que la démocratie libérale vient s’insérer dans le schéma de Fukuyama. En effet si le moteur de l’histoire est le désir de reconnaissance alors la question fondamentale est comment trouver un régime politique capable d’assouvir le désir thymotique de chacun? C’est celui qui proclame l’égalité de tous, l’isothymia, et met fin au pouvoir des maîtres (aristocrates et despotes) : la démocratie. La démocratie marche d’autant mieux que le capitalisme fournit aux individus possédant un thymos important, voir une mégalothymia, un exécutoire à leur désir. Ils pourront devenir grands dirigeant d’entreprise, trader, scientifique émérite et fort riche. La liste des activités possibles et capable d’occuper un ego surdimensionné dans la sphère économique est infinie. Ainsi, les individus les plus ambitieux et donc les plus dangereux sont détournés de la politique qui peut suivre son cours tranquille car la source de prestige n’est plus dans la politique mais dans l’océan illimité de puissance et de vanité qu’est le système capitaliste.


Ce résumé très rapide et très simplifié suffit à convaincre que les questions fondamentales soulevées par Francis Fukuyama n’ont en rien perdu de leur pertinence aujourd’hui. Chacun choisira d’y répondre comme il l’entend.

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