dimanche 29 mai 2011

Stratégie militaire soviétique (III) : articulation militaire - politique

La stratégie dépend du politique. Cette assertion paraît évidente au plus grand nombre mais elle n’a pas toujours été de soi. L’histoire des coups d’Etats militaires illustre parfaitement que le militaire intervient parfois plus que de raison dans le champ politique. Selon Lénine commentant De la guerre de Clausewitz, cité par Sokolovsky, « il reste à subordonner le point de vue militaire au point de vue politique ». Une objection faite par McCloughry (« En supposant qu’éclate une guerre nucléaire, rien ne serait plus éloigné de la vérité que cette affirmation [la guerre comme continuation de la politique]. Une telle guerre, si elle devait éclater signifierait la fin de toute sorte de politique et l’anéantissement total réciproque ») est critiquée comme une approche métaphysique et non scientifique...

Une autre critique est que la « science militaire bourgeoise » supprime la notion de lutte des classes. La politique en dehors des classes et la politique indépendante des classes…ça n’existe pas », écrivait Lénine. Ceci représente le clivage fondamental entre la vision soviétique (lutte des classes) et occidental (intérêt général) de la subordination du militaire au politique.
Dans la logique soviétique, l’Etat fixe les buts stratégiques mais doit aussi s’efforcer de créer les conditions favorables à leur réalisation, notamment via une stratégie de ressources et une politique étrangère adaptée à une éventuelle guerre. « L’Etat se prépare pour la guerre dans tous ces [les] domaines ».
En temps de guerre, la politique « échange la plume pour l’épée » et le pays doit tout entier être dédié à la guerre, c’est-à-dire dans tous les domaines. Par exemple, la bataille économique doit être subordonnée à la stratégie militaire et dans de nombreux cas, elle est menée par les « moyens militaires ». Ceci fait écho aux pratiques d'espionnage économique de la guerre froide...
La vision soviétique présentée, s’agissant de la relation entre le militaire et le politique, semble proche de la vision décrite dans la littérature actuelle. Néanmoins, en regardant en détail, on s’aperçoit de différences sensibles qui sont liées à la forme de régime (totalitaire ou démocratique). Encore une fois, les principes de la guerre (universels) ont été adaptés au contexte du régime politique…

samedi 14 mai 2011

Stratégie militaire soviétique (II) : dans le cadre d'une guerre nucléaire

L’apparition des fusées a changé les concepts relatifs aux conflits (IRBM, ICBM, etc.). A partir de la fin des années 50, il devient techniquement possible de frapper en moins d’une demi-heure l’ensemble du globe. Ainsi, le couple fusée-arme nucléaire permet de détruire une nation en un minimum de temps. La stratégie militaire est alors vue par les Soviétiques des années 60, comme « une stratégie de coups en profondeur » à base de fusées, coordonnées avec des opérations militaires classiques. Les premières détruisent le « potentiel économique de l’ennemi » pendant que les secondes ont pour but de détruire les forces armées. En somme, il s’agit de détruire les ressources et les moyens de combattre, la volonté de combattre tombant alors naturellement.

Sokolovsky en tire les conséquences pour les principes de la guerre. La concentration des forces et des moyens décisifs exige une approche nouvelle, l’économie des forces dépend de l’ampleur de l’effort initial en début de guerre. Par ailleurs, la somme de victoires partielles n’amène pas à la victoire totale mais « le résultat de la mise en application, en une seule fois, de toute la puissance accumulée par une nation avant le conflit. » L’adaptation n’est donc plus possible dans un tel type de conflit et une stratégie des ressources et des moyens doit être impérativement mise en place.


L’auteur relève que le théâtre d’opération peut englober tout le territoire d’un adversaire. L’offensive et la défensive dans la guerre nucléaire perdent de leur sens comme celui de manœuvre stratégique qui ne serait plus une combinaison de moyens mais « un revirement d’efforts […] principalement au moyen de feux et de manœuvres nucléaires ».

Cette description rapide de quelques notions adaptées à la guerre nucléaire doit être pensée dans une posture non dissuasive (qui elle relève principalement du politique et du non-emploi). La guerre nucléaire apparaît aux antipodes des principes appliqués dans les opérations et les guerres actuelles (limitées de fait ou par essence). Certains principes décrits ou réflexions exposées pourraient avoir une utilité dans celles du domaine du cyber.